« Choisissez la France pour la science ». Cette injonction adressée par Emmanuel Macron aux chercheurs de tous les pays, et en particulier aux étatsuniens, me paraît d’une opportunité crasse. Et rencontre mon scepticisme tenace devant ce que je considère comme étant une fausse bonne idée fixe de notre président.
Elle paraît séduisante – notre pays s’enrichit de cerveaux, alors que nous n’avions jusqu’à présent quasiment que des bras… Elle semble bienvenue et pertinente, dans un climat trumpiste de rejet de tout ce qui « ne paye pas ». On pourra continuer de chercher librement dans le droit fil de nos « valeurs » européennes : la question du genre, la défense du climat, les discriminations, le handicap, etc.
Or pour attirer des nouveaux « cerveaux de l’étranger », comme on dit, il faudrait d’abord payer, car ceux-là viendraient des Etats-Unis, le double en salaire de ce qui est ordinairement alloué à nos chercheurs et chercheuses. Mais comme ailleurs, quand la recherche française réussit à pomper de la matière grise moins chère, elle ne s’en prive pas, et la compétition, voire la guerre à bas bruit, sur ce plan là, n’a jamais faibli. Les 100 millions d’euros annoncés pour financer cet appel se rajouteront ainsi à l’océan de gaspillage déjà réalisé par le gouvernement ces dernières années.
Car quelle est donc la valeur de l’intelligence d’un chercheur et comment la fixer ? Comme pour les cadres des ONG internationales, l’inflation des salaires montre que la définition de la valeur n’a plus rien à voir avec la réalité : comment peut-on sérieusement penser que ces « têtes » vont aider à redresser une recherche scientifique qui souffre davantage de manque de confiance, de reconnaissance, de budgets en baisse, que d’un défaut d’ouverture ou de niveau ? La collaboration gratuite et joyeuse fait mieux que la compétition acharnée et payante. Les réseaux Linux et Framalibre en sont de beaux exemples et l’Université du Nous réfléchit sur ce sujet de façon à la fois discrète et pertinente. Il paraît complètement vain de miser sur des loups solitaires aux têtes bien pleines et sans aucune éthique de vie, qui se vendraient au plus offrant, au plus attirant. Ce qui renforcerait l’injonction, en plus des salaires plus élevés, et l’attractivité française, se logerait dans notre riche patrimoine historique ainsi que dans un mode de vie ensoleillé et plutôt agréable. Or beaucoup d’entre nous, français de l’étranger, quittons pourtant ce « paradis » avec l’idée qu’il ne fait pas si bon y vivre. Et ce n’est pas toujours pour le salaire ou des opportunités de carrière. Il y a en effet de belles choses à découvrir ailleurs que chez soi, des choses à imaginer, à créer, à faire avec d’autres qui bousculent notre francité, qui décalent nos convictions et, comme dirait François Jullien, qui « décoïncident » nos habitudes de penser et de voir le monde. J’espère que ceux et celles qui viendront en France découvriront surtout cela.
Ainsi, la valeur de l’intelligence (celle qui imagine et fabrique des nouveaux outils militaires ?) serait fixée par un marché concurrentiel où des « identités » seraient pesées à l’aune de « valeurs » adoptées parce qu’elles correspondent à un modèle (capitalistique) qui conforte l’individu. Au détriment du collectif, du politique.
Comment aider notre monde à réorienter l’intelligence des personnes, de toutes les personnes, vers le renforcement d’un mieux vivre-ensemble ? Comment (re)trouver ce goût pour l’intelligence collective, celle qui crée fraternellement sans revendiquer une paternité, sans « auteurisation » ? Comment rémunérer l’intelligence, cette faculté humaine fondamentale, à côté de la mémoire et de la volonté, au juste prix ?
Au fait, elle n’en a peut-être pas, tout simplement.
Pascal AUDE.