Les lycées français à l’étranger participent, en théorie, au rayonnement culturel de la France. Comme les Alliances françaises, ils ont un rôle non négligeable à jouer pour que la francophonie puisse continuer à s’étendre, ou du moins ne pas refluer au profit de l’anglais, qui s’impose un peu partout — d’abord de façon discrète, puis de manière de plus en plus décomplexée.
Il n’y a pas si longtemps, dix ans à peine, les élèves n’étaient pas autorisés à s’exprimer en anglais dans les couloirs ou dans la cour de récréation des établissements scolaires français. Mais les digues ont sauté, une à une.
Dans cette partie du Golfe, ce rayonnement prend la forme d’une excellence académique bien visible : de très bons résultats, au brevet comme au baccalauréat, une réputation solide, service communication aidant, et aussi des frais de scolarité parmi les plus bas du marché. La vitrine est, on l’observe, chatoyante. Elle donne envie d’entrer. Mais l’envers du décor raconte une autre histoire, que l’on ne soupçonne pas de prime abord, quand on n’est pas soi-même enseignant ou membre du personnel.
D’abord, l’inflation locale agit comme un révélateur social. Les loyers s’envolent, le coût de la vie augmente, et les salaires, eux, stagnent. Plusieurs années sans aucune augmentation dans certains de ces établissements. L’expatriation, longtemps perçue comme une opportunité professionnelle et culturelle, devient un compromis permanent. On déménage, on réduit, on reporte, on renonce. Une comptabilité du quotidien s’impose, faite d’arbitrages contraints. Le prestige ne protège plus du réel.
Sur le plan institutionnel ensuite, le déconventionnement de certains établissements avec l’AEFE (Agence pour l’enseignement français à l’étranger) a retiré une part du cadre public qui garantissait médiation, règles communes et transparence. Les commissions de ressources humaines se sont tues, les réunions du personnel ont disparu par étapes ou n’ont jamais existé, et les conseils d’établissement se sont dotés d’un sas de “pré-échauffement” où les sujets sensibles se règlent en amont avec la direction. Lorsqu’ils sont portés au débat, la direction explique que « ce n’est pas du pédagogique », donc que « ce n’est pas un sujet à aborder au conseil d’établissement ». Le pédagogique devient un filtre, et le filtre une frontière : ce qui relève des conditions de travail sort du champ de ce qui peut être discuté.
Ce mouvement ne peut être compris sans l’État. Car l’État, qui faisait de l’AEFE un instrument de service public et de diplomatie éducative, se désengage progressivement à l’étranger : moins de conventionnements, plus de délégations, davantage de gestion privée. L’autonomie devient le nom poli d’une privatisation qui ne dit pas son nom.
Dans ce cadre, un paradoxe s’installe. Étienne de La Boétie, au XVIᵉ siècle, parlait de « servitude volontaire » pour décrire la manière dont des sociétés finissent par faire tenir un ordre qui pourtant les contraint. Ici, la comparaison éclaire : beaucoup d’enseignants, tout en formulant des critiques pertinentes, parfois acerbes tant le ras-le-bol affleure, continuent de s’investir, de se donner comme toujours, de proposer des projets, de porter l’institution même lorsqu’elle met sous pression les corps et les âmes.
Comment expliquer ce zèle malgré la souffrance, le manque de considération et une protection devenue balbutiante ?
Le paradoxe est alors brutal : le réseau français à l’étranger continue de briller parce que celles et ceux qui y travaillent refusent de laisser tomber l’école. Mais peut-on sérieusement bâtir une politique éducative sur cette « vertu » professionnelle ? À l’heure où la France peine déjà à recruter des enseignants, persister dans ce désengagement revient à organiser la pénurie. Ce n’est plus un angle mort : c’est un choix politique. Et c’est précisément ce choix que 2027 devra mettre en pleine lumière.