On s’exile, on s’expatrie, on vit loin de l’hexagone ou de son pays pour autant de raisons qu’il y a d’individus qui choisissent de le faire. Pendant longtemps, l’image de l’exil fut pour moi une maison sans terrasse, loin de la Méditerranée. Mais au-delà de la géographie, du climat, il y a tout le reste car l’exil est l’état social, psychologique, politique d’une personne qui a quitté sa patrie volontairement ou sous la contrainte et qui vit dans un pays étranger avec ce que cela implique de difficultés et de sentiments d’éloignement de son pays: nostalgie, désarroi, abandon, solitude terrifiante. Dans l’exil, on se perd, on souffre, on s’efface mais on peut aussi retrouver les siens. Je retiens de cette notion aujourd’hui ce qu’en ont dit trois penseurs et poètes palestiniens dont les œuvres sont au centre de cette thématique. « J’ai défendu l’idée que l’exil peut engendrer de la rancoeur et du regret, mais aussi affûter le regard sur le monde. Ce qui a été laissé derrière soi peut inspirer de la mélancolie, mais aussi une nouvelle approche. Puisque, presque par définition, exil et mémoire sont des notions conjointes, c’est ce dont on se souvient et la manière dont on s’en souvient qui déterminent le regard porté sur le futur » écrit Edward W. Said. Dans un ouvrage rassemblant des essais publiés de 1967 à 1998, ce grand intellectuel américain d’origine palestinienne, professeur de littérature comparée à Columbia University, grand penseur et précurseur des questions postcoloniales, unit érudition et expérience pour mieux poser les questions essentielles au monde de demain. Quel est le véritable rôle de l’intellectuel ? Et quelle place pour l’intellectuel arabe dans le débat public ? Que signifie être exilé, déplacé, vivre entre plusieurs mondes ? Comment l’Occident se représente-t-il le monde arabo-musulman ? Comment combattre le thème ressassé de la fin de l’Histoire ou celui du choc des civilisations ? Evoquant tout à tour George Orwell, Giambattista Vico, Georg Lukàcs, E.M. Cioran, Naguib Mahfouz, Herman Melville, Joseph Conrad, Antonio Gramsci, V. S. Naipaul, Raymond Williams ou Daniel Barenboïm, il répète à l’envi que le contexte et les circonstances historiques créent la culture. “Le plus grand fait de ces trois dernières décennies est, à mes yeux, la vaste migration humaine qui a accompagné la guerre, la colonisation et la décolonisation, la révolution économique et politique, et des phénomènes aussi dévastateurs que la famine, la purification ethnique, et les grandes intrigues de pouvoir”, écrit Edward W. Said dans son introduction, dénonçant l’impérialisme politique et l’impérialisme culturel. Mais On ne pourrait aborder la notion d’exil sans citer deux autre palestiniens, Mahmoud Darwich et Samir Al Quassim. Dans un recueil de textes intitulé « l’exil recommencé » cette thématique est partout présente, qu’il s’agisse de réflexions sur le destin palestinien, d’interrogations sur la nécessité de la poésie, sur le métier de poète ou d’hommages à des amis, il écrira à propos de la Palestine : « […] « Je ne sais, je ne sais vraiment pas ce que signifie se rapprocher du lieu du nom, car l’ambiguïté qui recouvre les frontières entre les dualités – la nuit et le jour, l’exil et la patrie, la poésie et la prose – est à la fois des plus denses et des plus transparentes qui soient. Mais sa vertu, ici et maintenant, réside dans sa capacité à invectiver familièrement l’exil pour se demander si cet instant transitoire est une rupture entre la sortie et l’entrée. Chacun de nous aura besoin de s’exercer au quotidien pour se libérer graduellement des lourds ombrages du sens quand ils se déplacent d’un temps vers un autre, se libérer aussi des comparaisons inutiles pour notre vie tourmentée. Les dualités qui nous habitent ne sont pas précises au point de définir les choses par leur contraire. être ici ne signifie pas que je ne suis plus là-bas. Ne plus être là-bas ne signifie pas que je suis ici. » Chez Samir al Qasim , ami de Darwich l’exil reste intérieur, il est psychologique, lié à la résistance, il dira: « moi, sur mon dos, il y a des rochers, mais il n’a pas plié » . Il dut subir tout au long de sa vie des périodes de résidences surveillées,d’emprisonnement, de harcèlement par la police du Shin Beth ! Enfin je terminerai ce rapide balayage de la thématique de l’exil via la conclusion d’un ouvrage de sociologie sur le sujet d’Abdelassem Yahyaoui intitulé « Exil et déracinement » qui jette un éclairage cru sur le vécu des migrants. « Bien que ce travail ait ciblé une population particulière, des migrants issus de cultures maghrébines, il n’en demeure pas moins que la clientèle de nos consultations couvre une grande diversité ethnique : familles originaires de Turquie, du Sud-Est asiatique, de l’Europe de l’Est, d’Afrique, des Comores… Leurs configurations familiales et leurs problématiques se recoupent à tel point qu’on oublie souvent leurs origines ethniques. Ainsi, les développements faits, plus particulièrement ceux en rapport avec l’exil, pourraient trouver un large écho chez chacune de ces familles…[…] Cependant, ce qui culmine comme notion fondamentale, dans ce travail auprès de toutes ces familles, c’est la notion de rupture. C’est le vécu, l’expérience de rupture qui prennent place dans l’univers affectif des membres de la famille et qui se traduisent à travers les types de liens que ces derniers entretiennent avec leur environnement immédiat et lointain. Cette notion trouve son plein sens dans l’expérience de l’exil. En tant que trauma, ce dernier provoque un choc qui ébranle la continuité de la vie, du temps qui la construit… » ( pp. 240-244, 2010)

CORINE BOLLA-PAQUET

MAI 2019

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