“Violer la sacralité d’une église catholique”. Ces termes sont ceux utilisés dans le message de la Grande Mosquée de Paris à la suite de la récitation, filmée et publiée sur Tiktok, de la sourate Maryam du Coran, dénonçant, en syntonie avec le communiqué de la Grande Mosquée de Strasbourg, un geste « provocateur », une « offense intolérable » à l’égard des chrétiens.
Comment réfléchir à ce qui pourrait être considéré, après tout, comme une affaire interne au monde religieux ? Quelle position adopter, et faut-il en adopter une ?
Du point de vue politique, il s’agit de vérifier si, dans cette affaire, il n’y a pas de « risque à l’ordre public » et, plus profondément, si quelque chose est en jeu de notre « vivre ensemble » républicain. Nous n’entrerons donc pas ici dans des considérations religieuses qui relèvent de l’exégèse coranique ou des relations entre l’Église Catholique en France et ce qu’on appelle couramment « l’Islam ». Nous essaierons de lire cet « événement » à la lumière de ce qui fait société en France, ou pas, et de ce que l’expérience de français de l’étranger peut apporter à ce « vivre-ensemble ».
Il faut d’abord dire qu’il y a eu « événement », alors que ce qui s’est passé aurait pu paraître comme un épisode privé dans la vie de nos concitoyens croyants ou non. Cette médiatisation d’une prise de parole jugée inappropriée par de nombreux responsables religieux mais aussi politiques, pose la question de la place du fait religieux dans la vie politique. La tribune d’Anne-Sophie Nogaret dans le Journal Du Dimanche (média de l’empire Bolloré) du 23 mars, et d’autres réactions ont mis en lumière, s’il était besoin, certains traits journalistiques saillants et récurrents : la « grande illusion du dialogue islamo-chrétien » (https://www.lejdd.fr/Societe/coran-dans-les-eglises-la-grande-illusion-du-dialogue-islamo-chretien-156294) , et les appels au « réveil français » des réseaux identitaires. Une opinion publique se dessine, travaillée plutôt par l’extrême droite et ses relais médiatiques, qui considère que « l’islam » n’est pas soluble dans la société française, et plus largement européenne, considérées à tort comme « judéo-chrétienne » (https://www.rfi.fr/fr/europe/20250406-la-civilisation-jud%C3%A9o-chr%C3%A9tienne-une-imposture-utile-%C3%A0-tellement-de-monde-dit-l-historienne-sophie-bessis).
Or il faut dire, et redire, que ce raisonnement est faux, au regard de ce qui existe déjà comme intégration (en mathématique « accession d’une fonction à un degré supérieur ») dans nos territoires ultra-marins (Mayotte, département musulman à plus de 90%), et dans des quartiers citadins dits “périphériques”. Tout le système éducatif français, l’armée, et plus largement la société française, réussit, avec beaucoup de courage et de ténacité, au prix du sang plus rarement, à intégrer la grande majorité des personnes dans une participation et une contribution à la vie commune. Les fantasmes de submersion et de grand remplacement, qui sont l’exact miroir de fantasmes de conversion massive et de prise de pouvoir « par les ventres », ne font qu’attiser les peurs, très mauvaises conseillères.
Cet « événement » permet aussi de souligner la pauvreté de la réflexion française sur le fait religieux, miroir de la « sainte ignorance » d’activistes musulmans dont a parlé Olivier Roy : la plupart des commentateurs tiennent pour intemporelles et acquises des expressions toutes faites comme « terre d’islam », « religions du Livre », « religions abrahamiques » et des mots-valises « judaïsme », « christianisme », « islam », « hindouisme », « bouddhisme », etc. censés désigner quelque chose de précis mais qui pointent trop souvent vers un fantasme.
Il faut dire enfin que la place prise par la question religieuse dans le débat public fait monter, dans chaque institution religieuse, ce qu’il y a de plus nauséabond et réactionnaire dans ces courants. Du coup, il est peu question de ceux et celles qui cherchent à tisser patiemment et souvent silencieusement, des liens vivants et vivifiants pour l’ensemble de la société. Mais peut-être est-ce bien ainsi. « Le bien ne fait pas de bruit. Le bruit ne fait pas de bien. »
A la CISE, le mot « laïc » ne signifie pas l’absence d’intérêt ou de considération pour le fait religieux, la croyance, l’agnosticisme ou l’athéisme. Mais il permet une séparation stricte entre les sphères, et l’obligation pour un citoyen de faire comprendre aux autres ce pourquoi il se bat sans faire appel à des considérations qui relèveraient de convictions de foi, par définition personnelles et subjectives. Le débat public, pour s’enrichir et chercher la bonne décision, aurait intérêt à permettre des expressions laïques venues de toutes obédiences.
Nous, membres de la CISE et français vivants à l’étranger, sommes modestement témoins qu’il est possible, certes en nous battant pour inventer de nouveaux modèles, pour fissurer des certitudes bien établies, de vivre ensemble dans un monde divers, et que la pluralité n’est pas un obstacle à la vie politique, bien au contraire. La dimension solidaire de notre mouvement international relève bien de cette « non-séparation » entre les êtres humains. Il n’y a plus « eux » et « nous » mais la quête incessante et têtue d’une humanité universelle qui se construit patiemment, avec un donné irréductiblement pluriel.
Pascal Aude et Vincent Buard
Mai 2025